Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle / Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux / Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle / Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux / Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire / Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur / Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre / Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur / Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées / Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées / Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu / Éveillons au hasard les échos de ta vie / Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie / Et que ce soit un rêve, et le premier venu / Inventons quelque part des lieux où l'on oublie / Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous. (De Musset, La Nuit De Mai)
Beaucoup de jours ont défilé sur ces terres abandonnées Depuis notre dernière lune – que dis-je « de jours », des années. Des années que j’ai vu passer, qui m’ont semblé éternités, A traverser des océans, des continents, des mondes entiers.
Le Soleil se lève toujours, et la nuit, fidèle, le suit ; Mes souliers m’ont tant promenés que je doute qu’ils eurent fuit, Dans les décennies à venir, face au roi suivant sur mes pas. Si tu savais combien d’entre eux ma lame a couché au trépas.
Mais rien n’est plus pareil sans toi, et le sang de nos ennemis Sur mes mains n’a plus cet éclat qui ravissait nos infamies. Mes nuits sont seules et désolées, et mes yeux plongés dans le noir Ne voient plus ces larmes au ciel, astres nourrissant nos espoirs.
Durant les premières années j’ai cru devoir, pour t’oublier, M’éloigner de toi autant que les lunes le sont de nos pieds, Mais le jour où, finalement, je suis parvenu à ces fins, Les ténèbres du Bout du Monde n’ont pas pu taire ma faim.
Ne souffrant que trop de t’aimer, j’ai donc choisi de continuer De l’autre côté de ces murs, où les trépassés sont nuées, Espérant qu’avec ses bourreaux, la mort saurait me libérer, Mais comme un intrus en Enfer, nul n’a pu me faire enterrer.
C’est alors que de la voix rauque d’un soldat décapité Qui avait tristement péri dans des terres d’extrémité J’ai entendu narrer la vie d’un empereur qui a souffert Conquit par une impératrice dite fille des enfers ;
Mes yeux se sont alors ouvert au cœur de cette nuit sans fin Car immédiatement j’ai su, et mon âme a crié « enfin ! ». Ainsi tu étais parvenu à te hisser en haut d’un trône, Toi qui avec moi dans le temps tuais les rois pour leur couronne.
Je suis finalement sorti de ces territoires funestes, Et je ferais désormais tout pour qu’à jamais, en moi, tu restes. Le chemin qui me conduira jusqu’à toi durera des mois Mais je sais que tu m’attendras, car désormais tu n’as que moi.
Une fois réunis enfin, nous règnerons sur toute vie, Et nulle tête couronnée n’empêchera plus nos envies.
Quand il n’y aura plus de rois, et que tu tiendras dans tes mains La dernière couronne sur la terre des êtres humains ; Tu seras le dernier trophée de notre règne à son sommet, Et de ma main, ta vie ôtée, règnera en moi, à jamais.